Réflexions diurnes

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Flocon de neige au microscope (Crédit Wikipédia)

Y a-t-il une limite à ce que notre conscience peut englober, ici et maintenant ?

Pourrait-on imaginer être pleinement conscient en permanence ?

Dans l’idéal, faudrait-il tendre vers état ?

La première chose qui me vient quand je regarde ces questions, c’est…

Que veut dire « être pleinement conscient » ?

Oui, être conscient, c’est connaître, mais c’est aussi être en mesure de connaître, son environnement, qu’il soit physique ou mental.

Mais peut-on se limiter à cette définition ?

Et puis… connaître, cela correspond à quoi ?

« Avoir présente à l’esprit l’idée plus ou moins précise ou complète d’un objet abstrait ou concret, existant ou non. » [CNRTL]

Bon, très bien !

Mais c’est quoi l’esprit, concrètement ? C’est la conscience ? C’est autre chose ?

« Partie incorporelle de l’être humain, par opposition au corps, à la matière. » [Larousse]

Bon, on est pas tellement plus avancé.

Et c’est quoi une idée ? Par quoi connait-on notre environnement ? Nos sens uniquement ? Autre chose ?

Comment pourrait-on définir une « pleine » conscience ?

Je prend l’environnement : de manière générale, c’est un ensemble d’éléments. Ce que sont ces éléments n’ont pas à être défini précisément à ce moment. Partons simplement du constat que ceux-ci existent, et qu’ils sont liés.

A ce stade, je scinde volontairement et je considère, pour l’instant, que ces éléments existent en dehors de ma conscience ; qu’ils sont perçus par elle.

Une pleine conscience impliquerait donc que je sois conscient de ces éléments, mais pas seulement : des liens entre ces éléments aussi.

Un deuxième constat arrive tôt ou tard : ces éléments sont non seulement liés, mais ils semblent aussi dépendants les uns des autres. Construire (mais même décrire !) une brique d’élément implique l’existence d’autres briques.

De ces constats, triviaux d’apparence – seulement d’apparence… – notre conscience va inviter d’autres éléments.

Mon corps est en vie : je suis dépendant d’un nombre incalculable d’éléments pour que je sois en vie, et je n’en suis conscient que d’un infime pourcentage. L’indépendance totale, à ce stade, dans ce contexte, n’est qu’une idée, une histoire que l’on se raconte : elle ne correspond à rien.

La système sociétal, permet dans certains cas, pour certaines personnes, de choisir des indépendances relatives par rapport à certains éléments du système. Qui le peut et à quel prix, pour l’humain et pour son environnement quel qu’il soit, sont des questions davantage politiques : là n’est pas le sujet.

Prenons des exemples concrets. Caricaturaux mais concrets.

Si j’ai besoin de nourriture solide pour survivre, et que je ne la produis pas, je suis dépendant d’autrui pour ma survie. Simple. Basique.

Disons pour faire simple que cet « autrui », c’est un supermarché. Un supermarché, c’est un endroit qui dépend de gens pour exister. Ce qu’il y a dans le supermarché dépend de camions, de machines, et de gens qui ont transporté tout cela.

« Cela », c’est de la nourriture.

Dans le cas de légumes, la structure de transport dépend donc de la production de légumes. La production de légume dépend d’humains qui s’en occupent. Mais l’humain n’est qu’un maillon : un légume dépend de la terre, du soleil, de l’eau, de la température, d’un milliard de choses tenues en équilibre, équilibre finalement plus fragile qu’on peut l’imaginer.

Dans ce cas, la toile de dépendance qui me relie à la vie est immense.

Si j’ai besoin de nourriture solide pour survivre, et que je la produis, je ne suis toujours pas indépendant au sens absolu : je dépend des graines, de la terre, de la pluie, du climat, que toute cette alchimie « fonctionne »… J’ai choisi une indépendance relative à la structure sociétale qui fournit de la nourriture.

Je ne peux échapper à la dépendance que j’ai du reste : les graines, l’eau, le soleil, le climat, la terre, le bon fonctionnement de mon corps pour travailler le tout…

Ce qu’on appelle « indépendance » me semble être surtout une dépendance relative, mêlé d’un certain degré de choix, plus ou moins souple, au regard de ces dépendances. Une vue de l’esprit en somme, au sens premier du terme.

Permettez-moi de clarifier un point à ce stade : je ne suis pas entrain de hiérarchiser l’indépendance et la dépendance ; si cela sonne comme ça, c’est involontaire. Je ne suis pas entrain de placer l’indépendance « au dessus » (ni même « au dessous ») de la dépendance, ni de dire que l’un est mieux que l’autre ou que l’un est un but à atteindre et l’autre quelque chose qu’il faudrait éviter, mais simplement entrain d’essayer de constater certains liens de dépendances réciproques de notre environnement.

Ce qui est amusant, c’est que ces liens dépassent clairement l’entendement humain classique.

Ce constat, de réaliser que le tableau complet n’est probablement pas à notre portée, est par contre à notre portée : il suffit de voir seulement certains maillons pour se rendre compte, par extrapolation, qu’une modélisation intellectuelle (ou même une représentation fiable !) de l’ensemble du système et de ses liens de dépendances déborde vraisemblablement très largement de nos capacités actuelles.

Boire un verre d’eau et avoir dans notre conscience la complexité réelle de ce qu’est l’eau mobiliserait surement une quantité folle d’attention ; nous serions surement absolument ébahis de boire un verre d’eau. Mais même sans avoir la connaissance intellectuelle de tout cela, n’est-ce pas en soi déjà complètement fou ?

Rien que le contact de l’eau avec notre bouche est extraordinairement complexe à décrire.

Qu’est-ce qu’une bouche sinon des cellules ?

Une cellule, c’est une membrane plasmique, qui est déjà en soi un casse-tête de chimie organique à décrire, un cytoplasme, des protéines, des acides nucléiques, des lysosomes, des appareils de Golgi, des réticulums endoplasmiques, un cytosquelette, tout cela travaillant de concert… Tout cela baignant dans des équilibres osmotiques, des réactions acido-basiques complexes et ainsi de suite…

Et… tout ceci n’est que l’échelle moléculaire dans les très grandes lignes.

Qu’est-ce qu’une molécule sinon des atomes ?

Il faut ensuite redescendre au niveau atomique, redécomposer l’atome, puis le noyau de l’atome, donc il faut se débarrasser de nos concepts classiques de continuité pour décrire tout cela (il y a bien longtemps que le modèle « planétaire » des électrons « tournant » autour d’un noyau est dépassé et que les équations qui décrivent le comportement d’un électron sont plus proches des hiéroglyphes que les hiéroglyphes eux-mêmes) et basculer sur les théories quantiques, les E=hν, l’équation de Schrodinger, la plus récente électrodynamique quantique, et tous ces jolis monstres théoriques incompréhensibles…

Je trouve cela vertigineux.

Pour vivre, je dois respirer.

Si je m’arrête de respirer quelques temps, mon corps biologique va tout faire pour retrouver de l’air.

C’est terrible.

La puissance déployée par le corps à ce moment est absolument incroyable, il n’est plus rien qui compte plus que cela : de l’air, il lui faut de l’air.

De l’air MAINTENANT. De l’air TOUT DE SUITE, SANS COMPROMIS.

C’est le vertige, non ? D’être ainsi à quelques minutes de la mort en permanence, sans qu’on y porte trop d’attention.

Que faut-il pour respirer ?

Déjà, de l’air, pourrait-on répondre ?

Mais l’air ne sert à rien si on ne peut l’inhaler. Il faut donc une machinerie prodigieuse, réglée au millimètre pour l’inhaler.

Il faut des petits muscles qui élèvent la cage thoracique légèrement. Il faut des petits nerfs pour innerver correctement ces petits muscles. Il faut un plus gros muscle, le diaphragme pour abaisser la cage thoracique quand on inspire. Il faut un nerf pour innerver le diaphragme. Il faut un centre de contrôle. Et puis… Il faut 300 millions d’alvéoles pulmonaire par poumon, et il vaut mieux qu’une bonne partie fonctionne. Il faut que tout cela se renouvelle. Il faut que le sang nourrisse tout ces éléments, et gère avec précision les hormones qui régulent tout cela.

Il faut aussi que l’air circule, que les tuyaux ne soient pas encombrés. Il faut un circuit pour savoir s’ils sont obstrués ; une machinerie pour les nettoyer les circuits s’ils le sont.

Si tout cela fonctionne bien, il faut aussi de l’air.

Pas n’importe quel air : il faut un mélange incroyablement précis de différents gaz. Aux bonnes pressions. Aux bonnes températures. D’où viennent-ils, d’ailleurs ? Comment se fait-ils qu’ils soient à la bonne température, à la bonne pression ? Sont-ils liés à d’autres éléments du système ?

J’augmente la fraction d’oxygène ?

Bim, c’est neurotoxique pour les humains.

Je la baisse alors ?

Bam, c’est l’hypoxie.

Qui d’autre a besoin de ce mélange parfait ? Des millions d’espèces vivantes sur Terre. Des milliards de milliards de bactéries qui taillent le monde tel qu’on le connait.

Je modifie un maillon, je modifie toute la chaîne.

La toile d’interdépendance se dessine doucement…

Nous respirons 10 à 20 fois par minute, 25 000 fois par jour, 700 millions de fois dans une vie.

Sommes-nous conscients de ces respirations ? Sommes-nous conscient qu’elles nous raccrochent à la vie ? Sommes-nous conscients ne serais-ce que d’une fraction de l’incroyable enchevêtrements d’évènements et d’éléments qui permet cela ?

Inviter tous ces éléments, émettre ces intentions là dans notre conscience est une expérience incroyable.

Beaucoup de paix émerge presque soudainement, presque surgie du néant.

Une connexion s’installe, subtile, fragile et puissante à la fois ; une connexion à la vie sur Terre, tout « simplement ».

Un inconfort aussi, celui de réaliser que nous passons véritablement le plus clair de nos vies dans une fraction infime d’attention et de conscience et que, par rebond… nos idées, nos conceptions et nos comportements sont quasiment intégralement basés et nourris par cette fraction d’attention et de conscience.

Un soulagement se pose simultanément : nous pouvons envisager de sortir la tête de l’eau. Ne serais-ce qu’un peu. Ne serais-ce que quelques instants.

Nous pouvons inviter la vie dans notre conscience, et c’est incroyable.

Oui, mais…

Entre les lignes, une question s’est posée, tapie dans l’ombre depuis le début, attendant son tour pour nous interpeller :

Est-ce que tout ceci implique qu’il faut augmenter sa connaissance des choses pour se rapprocher de la pleine conscience ?

Cette question est terriblement complexe : impossible (en tout cas, à l’heure où j’écris, avec mes yeux actuels) de la balayer facilement d’un oui ou d’un non assuré.

En effet, elle interroge le rapport entre la conscience et l’intellect ; entre le savoir, ce qui est su, connu et « ce » qui sait, « ce » qui connait. Sacré sujet…

Si on prend le cas purement imaginaire dans lequel deux clones, dont l’un aurait la connaissance parfaite de l’eau, de sa composition dans ses moindres détails, de l’ensemble de ses liens de dépendance avec le reste du système, et l’autre ne saurait rien de l’eau, juste qu’elle lui permet de vivre, boiraient un verre d’eau, les deux cherchant cet état de pleine conscience, lequel serait le plus « en pleine conscience » de cet acte ?

Celui qui sait intellectuellement énormément sur l’eau, et qui peut donc comprendre en profondeur toute la complexité phénoménale de l’eau, ou celui qui justement n’en sait rien ?

Ou bien, la question n’a pas de sens, car on ne peut être « plus » en pleine conscience ou « moins » en pleine conscience, ces concepts de comparaisons ne s’appliquant pas au phénomène de la pleine conscience ?

L’exemple est volontairement glissant, et l’on est tenté d’y voir une espèce de « compétition » assez stérile entre ces deux clones, pourtant là n’est pas du tout mon intention.

Mon intention c’est d’interroger ces notions-là : quoi de mieux pour cela que de les pousser gentiment dans leurs retranchements comme on pourrait le faire pour tester la validité de certains raisonnements ?

En somme : notre connaissance intellectuelle des choses modifie-t-elle notre conscience des choses ?

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2 réflexions sur “Réflexions diurnes

  1. Jolie prise de tête mon cher ami 🙂 La pleine conscience (et non pleine connaissance) revient aussi comme tu le sais à la conscience de ce que l’on est ici est maintenant, de l’action que l’on produit et de ce qu’elle produit en retour sur nous. C’est une démarche certes nombriliste (tout comme le développement personnel) mais qui a l’avantage d’être anxiolytique quand on l’applique 😉 En psychologie, l’empan mnésique tourne autour du chiffre magique de 7 +/- 2 (items + catégories d’items) autant dire que ça ne va pas bien loin, mais ça a suffit à la survie de l’humanité jusqu’à présent…

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Pierre,

    Je me sent amusée par ton regard amusé sur cette notion de « PLEiNE conscience » si en vogue dans le parler de notre époque. « Pleine » ???.. à mes yeux s’agirait de se « gouter » comme si un DRAGON (!!! « Do you believe in Dragon? ») c’est à dire une CHiMÈRE au sens originel du terme : un assemblage d’attributs contradictoires, donc un paradoxe. Exactement ce que la notion d’ÊTRE ou EXiSTENCE (faisant fumer le cerveau des philo depuis l’anté-antiquité !) m’évoque.

    Dis, je découvre récemment un bouquin collectif : « OVNi et CONSCiENCE ».
    http://ovniconscience.com/presentation-des-auteurs.html

    Je viens de le commander. Quand écouté commentaires de Philippe Solal, ..Vlaaaamm Kaboum !!! Foudre en moi.
    Je souhaite entendre ton regard selon tes expériences directes, sur ce sujet.
    Pierre.., je pourrais t’écrire des pages sur quel ÉCHO cette courte vidéo génère en moi.

    Je viens de solliciter Romuald Letterier pour l’interviewer.
    Son regard et celui de Nicolas Dumont, exprimés dans la vidéo suivante (longue..) sur le phénomène d’abduction, je les trouve hyper pertinents. https://www.youtube.com/watch?v=Xg2cbZ9OzoE.
    Je vais aussi solliciter Solal pour l’interviewer.

    Toi aussi j’aimerai t’interviewer sauf « qu’on m’a dit » t’es en mode hermite pour un temps..
    Les commentaires de Solal, ils ont généré Kaboum-Foudre en moi car depuis des années j’enquête empirique sur un sujet de recherche non-ordinaire et enfin ! j’entends des personnes se trouvant en résonance cohérente (accordée) avec les quelques résultats que j’ai collectés en mon enquête.
    Alors, si en ton « mode hermitage » tu ne te sent pas d’accepter un interview, au moins serais-tu d’accord de m’informer sur la jour de ta naissance en cette incarnation ci (date jour/mois/année) ? Rien à voir avec astrologie ou numérologie. Il se trouve que mon sujet de recherche porte sur une modélisation complexe de type CYCLiQUE (calendaire) d’un groupe de 2O archétypes ou fonctions cognitives, partiellement incarnés.

    Amicale, Lorraine

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